Découvrir Didon Elisabeth Belle, Noire dans un monde de Blancs

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Imaginez-vous dans une Angleterre victorienne et coloniale, où l’esclavage est encore en vigueur. Dans cette Angleterre à dominante économique et sociale logiquement blanche, imaginez l’élite. Une élite puissante et richissime, ultra minoritaire, ayant une résidence principale dans les cottages anglais, un appartement ou hôtel particulier à Londres, une résidence secondaire dans sa banlieue et toute une ribambelle de personnel, pauvre, majoritairement blanc parfois indien ou noir. Vivant de salons en soirées, de rentes, de hautes fonctions et pour les moins dotés de commerce, ces femmes et hommes, lords et ladys, sont la fine fleur du royaume, très éloignés de la populace des bas-fonds londoniens. Maintenant, imaginez dans ce tableau blanc, rose, beige, imaginez une jeune fille, Didon Elisabeth Belle, richement dotée par son père de haute lignée, parfaitement éduquée selon les standards d’alors, préparée à la société mondaine mais enfant naturelle et noire…

Mulâtresse, ascendance esclave

Didon Elisabeth Belle naît vers 1762 du Commandant John Lindsay de la Royal Navy, fils d’un baron écossais et de Maria Belle, une esclave. A la mort de sa mère, son père l’a rapatrie en Angleterre et la confie à son oncle maternel Lord William Murray, comte de Mansfield et sa femme qui n’ont pas d’enfants. Ceux-ci sont heureux de recueillir l’enfant, et l’élèvent avec sa cousine Elisabeth Murray, également orpheline de mère, comme leurs propres enfants et surtout comme des égales.

Cependant, lors de certains dîners, elle reste à l’écart pour ne pas indisposer certains invités, contrairement à sa cousine Elisabeth Murray, présente de plein droit, elle n’apparaît qu’après le repas. Si Didon Elisabeth est acceptée par sa famille, elle n’en reste pas moins métisse, handicap certain, mais c’est sa situation d’enfant naturelle qui lui procure le plus gros stigmate. En effet, à cette époque, cette illégitimité est une tare qui la prive de ses droits.

Son statut étant très particulier pour l’époque car très incertain, elle est néanmoins considérée comme faisant partie de la famille. Ce tableau, ci-dessous, exposé au Scone Palace, demeure de naissance de Lord Mansfield, le prouve à bien des égards. Didon pose avec sa cousine dans la joie et la complicité, toutes deux richement vêtues, même si la tenue plus exotique de Didon rappelle ses origines africaines.

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Didon Elisabeth Belle et sa cousine Elisabeth Murray vers 1778

Première lady métisse

 

« Sir John Lindsay a laissé une fille naturelle, une mulâtresse, qui a été élevée dans la famille de Lord Mansfield, et dont les aimables dispositions et accomplishments lui ont fait gagner le plus grand respect de la famille et des visiteurs de sa Seigneurie. »

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Dans son environnement, Didon Elisabeth Belle est unique, sa position floue. Membre d’une famille de l’élite, elle dispose au même titre que sa cousine Elisabeth Murray d’un précepteur, et bénéficie d’une éducation solide. Si sa peau rappelle sans cesse son ascendance esclave, elle grandit dans une famille de la classe supérieure où elle apprend à devenir une jeune femme accomplie. Elevée selon le statut de son père, mais surtout celui de son Lord de grand-oncle, lady Didon Elisabeth est extrêmement privilégiée, bien plus que la très grande majorité des Britanniques d’alors.

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Didon vit au domaine de Kenwood house, demeure des Murray, où elle dispose d’une suite comprenant une chambre, ainsi qu’un dressing et une salle de bain privés dans la maison principale. Elle bénéficie annuellement d’une allocation équivalente à 400 000€ environ (30£ de l’époque). Celle-ci, même inférieure à celle de sa cousine Elisabeth qui dispose de 100£ – mais Elisabeth est une Murray légitime – nous montre à quel point sa vie est luxueuse. Comme chacun à Kenwood House, elle a un rôle à jouer, ce sera celui-ci d’intendante de la basse-cour et de la laiterie. Très proche de son grand-oncle, elle est également sa secrétaire, elle l’aide, chose exceptionnelle, dans sa correspondance tant privée que professionnelle.

*Dans les pensionnats de jeunes filles de bonne famille, l’enseignement se centre sur quelques connaissances complétées par les accomplishments qui leur permettront plus tard de faire honneur à leur mari. On enseigne tout d’abord la lecture, l’écriture, et le calcul, ainsi que les talents que l’on attend chez une jeune femme accomplie, tels que dentelle, broderie, point de croix, la connaissance du français, du dessin, de l’aquarelle, du chant, de la danse, du piano…

L’arrêt Somerset, aux prémices de l’abolition de l’esclavage

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« La situation d’esclave est d’une telle nature qu’elle n’a pu être instituée pour aucune raison morale ou politique[…] Cette situation est si odieuse que rien ne peut être invoqué pour la soutenir, sinon la loi. […] il m’est impossible de dire que cette situation est permise ou approuvée par la loi de l’Angleterre, et donc ce Noir doit être considéré comme libre »

Malgré son éducation, sa haute lignée paternelle et sa richesse, elle reste à l’égard de certains, une femme noire aux cheveux laineux, plus proche de l’animal que de l’homme, inférieure comme tous ses semblables.  Sa condition à part attire d’autant plus l’attention lorsque Lord Mansfield, président de la Haute Cour d’Angleterre et du Pays de Galles, préside un procès concernant James Somersett, un esclave en fuite que son maitre veut renvoyer aux Antilles pour le vendre. Il statuera contre le propriétaire et l’arrêt dit Somersett, sera considéré comme la première étape de l’abolition de l’esclavage en Grande-Bretagne en 1830. Pour certains, cette position de Lord Mansfield est influencée par la présence de son enfant adoptif, Didon Elisabeth Belle.


La vie après Kenwood House

Dido Elizabeth Belle 6 Didon Elisabeth hérite à la mort de son père puis de son grand-oncle, de sommes conséquentes faisant d‘elle une multimillionnaire même si elle hérite beaucoup moins que sa cousine. Richement dotée, Didon Belle ne souffre pas de l’obligation de se marier ni d’insécurité financière. Cependant, comme toutes les jeunes filles, elle espère faire un bon mariage et ne pas rester seule. Sa condition d’enfant naturelle lui fermant les portes d’un mariage digne de son rang, elle épousera John Davinier, et formera avec lui un couple de la classe moyenne supérieure. Ils auront trois enfants avant la mort de Didon en 1804.

Sa condition aussi exceptionnelle que détonante ne l’empêche pas de vivre une vie heureuse malgré les très lourds handicaps de sa naissance. Son statut est schizophrène, à la fois incroyablement privilégié et isolant. Ecartelée entre les deux extrêmes de la société britannique : la classe supérieure et les non-blancs, Lady Didon Elisabeth déjoue tous les pronostics en vivant entourée de l’amour de ses proches, différents mais égaux, malgré son illégitimité et son africanité.

Pour aller plus loin :

Sa biographie (en anglais) par Fergus Mason :

Le film Belle librement inspiré de sa vie par Amma Asante :

 

 

Maya
A propos Maya 60 Articles
Professeur de Lettres & Histoire, et Responsable de Publication chez Ôbelle Magazine, je suis femme d’abord, mère ensuite, ou l'inverse. Mon idéal : voyager et lire, flâner et écrire. Ma devise : Visiter les beautés du monde avant de s’occuper de l’être humain… Ma quête : l’acceptation de l’autre à travers la connaissance de soi: "Apprenez à vous connaître sans vous renier et vous vous élèverez." Me contacter : maya@obelle.fr

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